A black and white cat sitting on top of a piano

Jack Plume

Ou devrais-je dire les chats – Trois matous s’offrent à moi.

Mélodiquement, les carreaux de ciment peints s’offraient au regard Splendides notes sur le sol de cette chaumière, teintés de rouge et de bleu roi, ils étaient en fleurs sur le sol du grand couloir d’entrée de cette bâtisse d’un âge certain. De tige en pétale, l’on coulisse aisément de carreau en carreau sur ce dédale fleuri menant à la cuisine où siègent fumets et fanfreluches.

Ladite cuisine était un carré long qui s’étendait du midi au septentrion et du zénith au nadir. Les grandes fenêtres laissaient passer, goutte à goutte, la lumière par légère bride au travers de la dentelle qui recouvrait les verres simples des vitres. Dans un faisceau blanc et jaune, les abeilles voguaient en ligne droite. Leur vol se reflétait dans des yeux amande. Délicatement, presque en suspens sous une aube lumineuse, un poil noir tournait sur lui-même à la manière d’un pissenlit qu’on souffle. Sa courbure était telle qu’on y décelait de la magie. L’ombre d’un contorsionniste au calme du soleil peut-être, mais c’est là que…

  • Grelin Grelot dans la gamelle.

Rascasse de vent, parapluie et pelage tourbillonnent dans la pièce – un déhanché digne d’une Yma Sumac et des coussinets glissant à souhait ! Bam – la porte du placard s’entrebâille.

Jacky a le vent en poupe, comme à son habitude. Je devrais m’y faire, mais je sursaute encore à chaque cavalcade. Peur de devoir à nouveau écrire un journal comme pendant l’entre-deux-guerres, il se précipite goulûment, toutes patounes dehors, et se télescope dès lors contre la double porte du comptoir. Quelques étoiles tournicotent au-dessus de ses oreilles rabattues tandis qu’au lointain, on entend les écuelles se faire scroutcher par d’autres convives…

M. Plume, Jacky Plume, est un aventurier à la queue leste, toujours dirigée vers le haut, prête à écrire un sonnet sur une partition à la lueur d’une bougie. Son pelage noir d’ébène aspirerait l’âme des passants si ses yeux verts, d’un tendre coloris émeraude, n’ouvraient pas le champ des délices avec émerveillement. Il n’empêche que ce pressé, pressant, a faim et que, manque de pot, il est dans le cigare.

Face à lui, une sacrée duchesse, à mes yeux en tout cas, une dame de haute estime qui se déroule le tapis rouge à elle-même : Madame Nuche. Un peu trapue, l’antenne verticale, elle posait deux fois chaque patoune pour être assurée que son entrée fracasse l’assemblée d’une élégance mi-crasse mi-chic. De type panthère de salon et de nature légère, elle était tout de même dotée d’un embonpoint souligné qui donnait matière à l’échange de ses congénères.

Le grincement d’une chaise en bois plafonna l’ambiance à un autre niveau. C’était Marcel Cailloux qui, d’une sieste reposante, s’élança vers le cliquetis de matière compacte dans un écueil de type métal – plus communément appelé gamelle. Un autre pensionnaire que la fille à la rose choyait d’un amour véritable. Son plus vieux compagnon au pelage marron clair… ou marron foncé, selon l’abeille qui passait.

Du calme notoire d’une demeure où reposent les lettres et les livres, il ne restait rien que l’ascension fulgurante de l’envie et de la faim. Une représentation pourtant quotidienne sous les rideaux rouges locaux, dont les acteurs connaissaient parfaitement chaque réplique mais qui, à coups de répétitions, en faisaient une pièce inoubliable.

Plus de cœur et d’abandon, sur l’alignement de velours d’un tango pour chats, j’ouvris les yeux, il ne restait plus rien que Vian – et des traces de pas dans les miettes qui conduisaient au piano sur lequel reposait une partition :
Tout le monde veut devenir un cat.

Décidément, dans cette maison, les drames étaient minuscules mais l’opéra quotidien.