Quand je vais au parc, c’est rarement fortuit. Me prends de temps à autre l’envie de sortir de chez moi sans que ne n’y pense moi-même, parce que seul dans ma grande maison, je ne songe même plus à y faire des invitations pour la combler, et sans doute la fuis-je pour échapper à ce vide qui prend trop de place pour que j’ose rester. J’avais de ces envies de me dorer la pilule au travers des verres fumés, puisque l’automne avait ce jour-là le parfum chaud des feuilles mortes qui palissent sur les graviers, et le parc devient plus calme lorsque tout doucement le changement d’heure invite la nuit un peu plus tôt. Et puisque j’étais seul et que je n’avais rien de prévu, rien à faire d’aussi exaltant que de regarder les pigeons se débattre autour des miettes que leur avaient lancer les dernières grands-mères du banc sur lequel je me hissais alors – là où tout bonnement on s’autoriserait à rentrer d’ennui – je me figeais sur ce même banc en me convainquant de rester dehors puisque j’étais sorti de chez moi, par une raison qui m’étais encore inconnue et que je supposais bienvenue puisque je ne me l’expliquais pas, ce qui est dit-on du ressort de l’instinct et de l’instant. Et cette raison que j’ignorais alors se justifiait alors qu’un miaulement léger, timide, penaud, se fit excessivement dérangeant dans mon oreille ; un petit chat noir avec une tâche orangée sur la joue gauche – cette même couleur qu’arboraient les feuilles mortes dans le parc qui ne pouvaient être une coïncidence – poussait ces cris plaintifs à côté de moi, soit qu’il se soit perdu, soit qu’il s’amusait autant que moi à regarder les pigeons. Comme la première hypothèse me semblait plus plausible et que je cherchais encore la raison pour laquelle j’étais sorti de chez moi (ce que je supposai en découvrant une adresse sur la médaille dorée que le petit chat noir à la tâche orange sur la joue gauche portait autour du cou) je m’enquis de le raccompagner.
L’adresse où je le déposais était une demeure élégante qui portait le chic de la sonnette à la gouttière, mais qui était si terne que les lampes d’entrée riaient sur les briques des larmes d’éternité. En sonnant, la musique démarra comme les deux premières notes d’une symphonie connue. La porte s’ouvrit : « Galton ! S’écria une demoiselle dont les cheveux s’engonçaient dans un chapeau cloche. Vous étiez si mort pour nous et si vivant en fait, petit Schrödinger ». Elle s’éloigna de la porte en portant le petit chat dans ses bras, si bien que sur sa robe noire on ne voyait plus que la tache orange et les yeux plein de malice se détacher. Comme je n’avais pas été remercié je ne me laissa pas faire « vous êtes donc philosophe ? » Bim, dans les dents ! Pensais-je en regardant son regard vert qu’un trait de mascara rendait plus malicieux encore que les yeux du chat.
– Oui, mais également géographe. L’un comme l’autre ne m’ont pas servi à grand chose. Voyez : connaissez-vous la capitale de la Colombie ? Si vous ne le savez pas, cela ne change pas grand chose, mais si vous le savez également ! Êtes-vous géographe ?
– Je connais la capitale du Portugal, c’est Lisbonne.
– Il faut bien commencer quelque part. Je fus soudainement propulsé à l’intérieur, comme happée par le gosier de la demeure qui me déposa sans heurts sur le sofa du salon. Il y avait pour tout convive un violoniste sikh et un mosaïste avec un sac d’oignons sur les genoux. Sans doute interrompis-je par mon entrée fracassante leur conversation puisqu’un court silence embrasait le boudoir, puis le mosaïste reprit tel un hoquet. Je ne me souviens jamais de ce qu’il raconta ce soir-là, mais de concert nous nous mîmes à pleurer en déposant des perles de larmes sur le tapis de soie. Le violoniste sikh, qui s’appelait Shivash Banerjee, eut ensuite pris la parole, après avoir joué trois notes d’une symphonie que la sonnette avait commencé. Il portait un costume en pied-de-poule de flanelle gris foncé et un turban fuchsia sur la tête – et sans doute s’il était un chat il aurait sous l’oeil une tâche de cette même couleur. Lorsqu’il parlait son immense barbe blanche fredonnait au rythme des mots un bruissement d’automne, et chuchotait à sa moustache pointue de donner l’heure. « Lorsque vient l’automne, les arbres perdent leurs feuilles. Or, la majorité des gens pensent que c’est à cause du froid et de la diminution de la lumière que la feuille n’a plus de raison biologique et chimique de produire la nourriture à l’arbre. Ainsi, comme la couche de protéine qui maintient le pétiole de la feuille à la tige via la couche d’abscission s’étiole et que l’arbre produit une hormone appelée l’auxine augmente la pression entre ledit pétiole et la tige, alors la feuille chute. C’est ce que la plupart des gens pensent.
– Mais ils le pensent car c’est sans doute vrai, dis-je en recevant dans mes mains une tasse de thé.
– En partie seulement, poursuivit le sikh, car figurez-vous si l’arbre est le corps, les racines sont les ramifications neuronales de tout un complexe système de communication et de réflexion. De même que vous portez un bonnet l’hiver pour préserver les fonctions essentielles de votre cerveau, l’arbre à l’approche des grands froids emmitoufle ses racines d’un tapis de feuilles qui le réchauffe pour hiberner, et nous autres humains, indignes créatures, nous les ratissons par aisance ! En définitive, la production hormonale de l’arbre n’est donc pas une posture passive mais active, elle n’est plus une conséquence mais une cause ! Et vous, darling, de quoi souhaiteriez-vous vous débarrasser ?
– De la solitude, pardi.
– Eh bien, vieille branche, dit le violoniste, vous êtes tombé quelque part pour l’abandonner. Tâchez donc, à l’avenir, d’en être la cause et non la conséquence…
Le mosaïste acquiesça et nous pleurâmes une nouvelle fois, quand la flapper au chapeau cloche s’interloqua « Je ne veux pas d’elle chez moi ». Je pensais alors qu’elle parlait de la solitude, alors je me levais pour aller la rejoindre. Le mosaïste posa son haut-de-forme sur un hibou qui faisait le pied de grue sur une sellette – d’ailleurs il se mit également à pleurer et les oignons roulèrent à terre – et l’on se mit enfin à le comprendre, comme si le poids de la tristesse se déchargeait des oignons, et que son chagrin passé, comme une corvette jette les amarres, se mit à filer, et s’en fit un tricot. « Pourtant, s’exclama le mosaïste, l’innocence est de couleur mauve, ce qu’il faut c’est du orange ! Une peau de mandarine à étaler au pinceaux ». Je ne comprenais pas où il venait en venir « Parce que les tesselles ne craignent ni le froid, ni l’obscurité, détailla Shivash. Alors vous vous imaginez bien que la production d’auxine sur la couche d’abscission peut bien aller se rhabiller !
– Mais les mosaïques ne sont pas des arbres, dit-je.
– Ça dépend ».
Le violoniste haussa les épaules. L’élégante avait posé le chat à terre, il vint se réfugier dans mes pattes « Lady Chatterley n’est ni mauve, ni innocente, cria-t-elle. Et si elle se pointe je lui fait bouffer son béret, pour qu’elle n’ait plus l’idée d’enlever Galton ! ». Et soudain, alors que les élucubrations des mes convives n’avaient de sens que pour ceux qui les écoutent d’une oreille suffisamment affable pour les entendre, le chat se posa sur moi, la tâche orange de sa joue contre mon coeur, et la scène me parut soudain plus limpide. Je me dressais soudainement sur la pointe des pieds, me déplaçais en arabesque, en cabriole, en pirouette comme un petit rat d’opéra qui dans ma transe avaient fait fuir Galton par la fenêtre. N’écoutant que mon intuition, et les instructions que l’on eut bien voulu m’offrir ce soir, je me mis à récolter toutes les couleurs de l’automne que je trouvais, et de ces feuilles mortes peignis sur les murs de la maison, et dans le salon les moulures pour croquer les évidences de l’aventure, quand soudain…
…la sonnette sonna et poursuivit sa symphonie ; Galton avait été une nouvelle fois retrouvé.

