Il était 5 heures 45 minutes au matin, le soleil se levait péniblement sur un horizon de dunes. Mariem entama sa prière alors que résonnait dans le lointain l’écho de la mosquée de Ouadane. Elle avait campé sur une crête de dune située sur le versant sud de la ville historique et entamait sa traversée du Ténéré. Mish, qui était déjà réveillé, se trouvait déjà assis au début de leur route, non tracée. Il se tenait là aussi sereinement qu’un sphinx, les yeux fermés, patientant patiemment que sa compagne de périple s’approche prestement.
Mariem cherchait à rejoindre son frère, Ahmed, parti sur la côte Est du continent. Lui avait s’était élancé à travers le Ténéré, cette immensité désertique qui veillait sur Bilal Chingit, la terre natale des deux frères, d’où Ahmed s’était élancé.
Cette étendue de sable, aux limites infinies, avait toujours éveillé en Ahmed quelque chose de mythique. Elle éveillait en lui une humilité profonde et un sentiment enivrant de liberté absolu.
Il n’y avait que l’horizon à perte de vue.
Et ce vide absolu était également source d’humilité face une mort qui ne disait pas son nom, qui était compagne de périple dans cet océan jaune. Il y ressentait quelque chose de profond, qui le dépassait. Une sortie de devoir supérieur lui indiquant un chemin à travers le sable pour aller trouver quelque chose qu’il ne pouvait pas nommer, qu’il n’imaginait même pas.
Mariem n’avait pas eu la même attirance pour le désert mais voir son frère s’élancer un jour, sans certitude de retour, à travers les collines ensablées bordant Chinguetti, leur ville natale, avait fait naître en elle quelque chose. Avant de la quitter, son frère lui avait dit :
« Je t’attendrais de l’autre côté, ma sœur. Et si la vie doit te ramener à moi et qu’à ton tour, tu dois traverser le Ténéré, je t’enverrai un guide. Afin que tu puisses suivre mes pas et me rejoindre là où le soleil se lève, derrière les grandes dunes, à Suakin. »
Alors un jour, alors que le soleil commençait à apparaître, elle se leva du toit de la maison de l’amie qui l’hébergeait, à Chinguetti, et se dit qu’elle aussi devait marcher à l’Est. Il y avait ceux qui apprivoisent le désert, et elle devait en être.
Elle devait se prouver.
Ses fines mains, travaillées par le soleil, se dépêchèrent de plier sa tante, lorsque quelque chose lui frôla le mollet droit. Mariem sursauta et jura en arabe, alors qu’un doux « meoww » retentit, suivi d’un ronronnement. Elle baissa les yeux et reconnu le chat blanc du voisin de son amie.
« Mish, tu viens me souhaiter bonne route ? »
Le chat ronronna de plus belle et vint se frotter à chaque centimètre de sa longue mehlafa.
« Shukran mish, je te porterai dans mon coeur lorsque le désert m’enveloppera de son sable et que le soleil me fera parler à mon ombre »
« meoww » fut sa seule réponse.
Alors elle s’élança, son chech entourant sa tête, la protégeant ainsi du cuisant soleil et du sable qui s’infiltre.
Ou plutôt, ils s’élancèrent.
Car malgré ses invectives, ses ordres lancés en l’air et son doigt pointé de manière autoritaire vers la maison du voisin, jamais le chat blanc ne retourna vers son maître. Peut-être n’avait-il d’ailleurs pas de maître ?
« Vraiment mish, c’est trop bon de vouloir me suivre à travers le Ténéré mais ce n’est pas un endroit pour les chats. Il fait trop chaud, il n’y a pas assez d’eau et le sable est chaud. Tu seras étranger en ces lieux. »
« Meoww » fut la seule réponse de mish.
Elle n’insista pas, comprenant que ce compagnon qu’elle n’avait pas choisi menait son existence comme bon lui plaisait, et que bien lui en prenait.
Elle jeta un dernier regard à sa ville natale Chinguetti et s’élança plein Nord-Est à travers la route des dunes en direction de Ouadane, son dernier arrêt avant la grande traversée. La route des dunes était un fil serpentant entre le début du grand désert du Ténéré et les plaines désertiques de l’Adrar. Son frère Ahmed lui avait parlé de ce début de chemin idéal, pour se tester, s’acclimater et observer son adaptation à l’étendue sableuse, sans quitter pour autant son environnement de naissance. Elle pourrait également acheter un chameau et plus de gourdes d’eau à Ouadane avant de pleinement s’élancer dans le Ténéré.
Elle jeta un regard à l’Est et se demanda si, justement, ce désert voudrait bien d’elle.
Ainsi elle avança, mish lui ouvrant la voie.
« Mish, il faut que nous trouvions ce point d’eau, je n’en peux plus ».
« Meoww » fut la réponse du chat blanc, pour qui la fraicheur de la nuit, l’asymétrie des dunes, l’homonymie du sable et l’écho du vent qui soufflait sur les crêtes, ne semblaient être des problèmes. Il continuait à calmement marcher devant elle, et elle semblait moins se fier aux constellations à cette étoile blanc qui ouvrait silencieusement des voies entre les dunes.
Elle n’y avait pas prêté attention les premiers jours, regardant uniquement la carte du ciel pour guider ses pas à travers le sable. Mais elle se rendit progressivement compte que jamais elle ne précédait le chat blanc, et que lui, les constellations et l’étoile polaire, semblaient être de concerts concernant la direction à prendre.
« Mish, vraiment je commence à être à bout. »
Elle cligna des yeux, afin de chasser un mélange de sueur et de sable qui l’irritait en permanence, lorsqu’elle se rendit compte que le chat blanc n’était plus devant elle. Paniquée, elle lança son regard dans toutes les directions possibles mais ne vit que du sable, du sable et du sable.
« Mish ? Tu es là Mish ? MISH ? »
Elle avait perdu son compagnon de voyage. Elle se retourna vers le chameau qu’elle tirait de la main droite, et ce dernier lui lança un regard lui indiquant qu’il était temps de faire demi-tour et de sortir de cette infernale immensité jaune orangé.
Cette disparition soudaine la fit s’effondrer à genoux.
Seule, au milieu du Ténéré.
Était-ce un message ? Devait-elle poursuivre seule ?
Elle leva les yeux et les bras vers le ciel et en appela à la voûte céleste pour guider ses pas.
Lorsque soudain, quelque chose lui frôla le mollet droit. Mariem sursauta et jura en arabe, alors qu’un doux « meoww » retentit, suivi d’un ronronnement. Elle se retourna et vit Mish qui la regardait d’un œil amusé.
« Mish, j’ai bien cru que tu m’avais abandonné dans ce désert. »
« Meoww » fut la réponse du chat blanc, alors qu’il reprit sa marche, dans son rôle auto-attribué d’ouvreur de cette caravane de fortune.
Quelques heures plus tard, Mariem, Mish et le chameau arrivèrent à un point d’eau.
Le soleil chauffait de toute sa puissance sur sa tête lorsque Mariem arriva enfin à Suakin.
La ville s’étendait à ses pieds, alors qu’elle l’observait depuis une crête en hauteur de la cité. La mer bordant ces nombreuses habitations s’étendait à perte de vue et elle pouvait observer de nombreux navires s’affairant sur l’eau, toutes voiles dehors.
Elle se retourna et observa les dunes danser devant ses yeux. A bout de forces, assoiffée et l’esprit hagard, elle se demanda comment avait-elle pu bien traverser le Ténéré.
Avait-elle apprivoisé le désert ? Où bien le désert l’avait-elle seulement autorisé à le traverser.
« Merci mish, sans toi je ne me tiendrais pas ici, devant Suakin. Tu m’as véritablement mené avec célérité à travers les dunes du Ténéré et me voici devant l’horizon bleu, à quelques pas de retrouver mon frère Ahmed. Shukran. »
«
Meoww » fut la réponse du chat blanc, qui se frotta à son mehlafa en ronronnant.
Mariem retrouva son frère sur la page de Suakin et l’interrogea sur sa vie ici.
« Ma vie n’est pas ici, ma sœur. Ma vie est nulle part et partout à la fois. Je passe où que je sois. Et ici également. Il était important pour moi de traverser le Ténéré, d’accomplir ce chemin. Désormais c’est un autre désert qui m’attend, et il se trouve devant nous. »
Il montra d’un geste de la tête l’étendue bleue qui s’étendait de leurs pieds jusqu’à l’horizon.
« Tu souhaites travers les océans ? Jusqu’où mon frère ? »
« Jusqu’à ce que l’horizon me soit de nouveau familier » lui répondit Ahmed en souriant. « Et tu seras la bienvenue pour m’accompagner jusqu’à cet instant, toi qui a traversé également le Ténéré. »
Elle hésita avant de lui répondre :
« Je ne suis pas certain que mish apprécie la compagnie de l’eau, et je ne peux pas poursuivre ma route sans mon guide » lui dit-elle pointant du doigt l’endroit où se trouvait le chat blanc. Seulement ce dernier n’était pas là.
« Qui est mish ? » questionna Ahmed.
« Et bien le chat blanc qui est avec moi depuis tout à l’heure. C’est celui du voisin de mon amie Fatima. Il m’a guidé à travers le Ténéré, c’est incroyable. Il semblait le connaître par cœur. Il a fait la route avec moi depuis les premiers pas de mon périple. Où est-il passé ? » questionna Mariem à voix haute.
Elle chercha à poser son regard sur chaque recoin que lui offrait sa vision mais nul chat blanc à l’horizon.
« Mariem, reprit Ahmed. Tu étais seule avec ton chameau lorsque tu es venue à ma rencontre. Il n’y avait pas de chat blanc. »

