L’atelier barra ses huis dans un fracassant chambardement des boiseries qui gondolaient. La pièce était vide, ne recueillant que mon acédie mirant l’infirme informité qui badinait sa carcasse boiteuse sur son socle ; ce vide m’emplit, comme une indifférence naissante qui germait en moi, indifférent de qui j’étais, de ce que je faisais. J’avais beau me figurer dans les moindres détails les coups de mon burin sur la surface de marbre, dessiner dans ma tête l’illusion de cet aperçu et contempler la certitude de mon talent, il y avait cet ennui incroyable qui me trouvait plus fascinant encore et se prit à dévorer mon ambition. À vrai dire, le départ précipité de mon modèle que j’avais esquissé dans cette chair marmoréenne laissait une créativité pantoise dans l’apesanteur de ma nonchalance, et une silhouette monstrueuse trôner devant moi. Si je n’avais qu’à la rattraper, sans doute le ferais-je, mais le choix s’acharne à poser la même interrogation à mon inventivité qui voletait pesamment dans les bras d’une chimère obscure, qui la laisserait s’évaporer à ma moindre échappée. Et je sus pertinemment que lorsque le moteur toussotant de la voiture de ma muse s’amuserait à rugir, il serait déjà trop tard. Et ma chaise me retint avachi dans ma torpeur, incapable de m’enfuir, incapable de créer. Comme je souhaiterai accourir et retenir son bras pour ne plus jamais la quitter ! Mais l’ancolie de mon œuvre fleurit et foisonne.
Rien. Rien ne profilait dans la pièce. Pas même la mélodie chantante d’un crépuscule, alangui par la témérité de l’horizon au printemps. Pas même davantage que les embruns chargés d’aquarelle d’un maladroit qui bouscule les pinceaux. Le calme ambiant avait – semble-t-il – persuadé l’espace d’évacuer toute illusion que je pourrais interpréter comme le métabolisme avarié et rachitique d’une métaphore protubérante. Et ce silence, d’autant plus épais qu’il m’épiait, pathétique, dénaturer mon courage qui avalait et digérait toute volonté. Rien. Toute communication entre moi et l’inspiration ne transitait, mon égérie ne me nourrissant plus du tumulte de ses charmes, et de la vérité de ce « je ne sais quoi » que sa beauté incarnait. Rien. À part le souvenir que ma mémoire m’accordait de ce temps prodigieux où je n’avais plus été si sot de l’avoir remercié. Rien. Un calme plat, brutal, dans mon atelier et à l’intérieur de moi. Mais l’ancolie de mon œuvre fleurit et foisonne.
Soudain je m’élève, comme si toutes mes peurs, mes tracas, mes pensées avait polymérisé en un élan fugace que je sus acquérir dans le sabord de ma résolution : je vais créer. Qu’importe si elle n’est plus là, que son souvenir m’inspire ! J’agrippe mon marteau, mon burin, je m’approche de l’esquisse. La dièdre effleure la surface de marbre, le biseau la caresse, puis la blesse, l’entaille et l’éprouve. Mes coups ont l’abrasivité des mots qui l’ont chassé, ma main l’ardeur de ma générosité qui l’avait accueilli. Je m’essouffle à la sculpture, mes tendons se crispent, mon haleine s’enhardit. Du renflement à l’épaule de l’ébauche se dessine un deltoïde élégant à mesure que ma propre épaule s’épanche de boursouflures et d’hématome.
Je pleure son absence, mais l’ancolie de mon œuvre fleurit et foisonne.
Je vis en ma création, mais l’ancolie de mon œuvre fleurit et foisonne.
Je crains l’avenir et regrette le présent, mais l’ancolie de mon œuvre fleurit et foisonne.
J’existe, je rayonne.
De ma bédane, le roc évoque un nez, et je retrouve un regard familier, une bouche onctueuse, les traits qui reparaissent alors qu’ils m’avaient disparu.
Tout s’interrompt. Ma folie créatrice et mon énergie. Je contemple ce que je viens de créer, les traits de ce marbre qui sont ceux de ma muse, mon modèle disparu. Je pourrai croiser son regard que ma colère, dans le creux de la bataille qui nous opposait, se changerait en une admiration qui tairait son nom. L’ancolie flétrit, je souhaiterai lui montrer combien elle a été si inspirante ; le moteur rugissant au bout de l’allée. Jamais je ne pourrais lui présenter.